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Les Disques de la Nuit ont été fondés par Manfred Jung et Goran Becker, à Sarreguemines, en 1992.

Ceux qui ont connu le Sarreguemines « underground » des années 80 s'en souviennent : à côté des bars et des salles de concert où l'on pouvait se saouler de rock, new wave et autres musiques « gothiques », existaient des lieux plus secrets, pas fondamentalement inaccessibles mais où le tout-venant n'allait généralement pas s'aventurer. Et déjà pour la simple et bonne raison que les musiques qu'on y entendait, les gens que l'on y croisait, étaient probablement un peu trop étranges pour le commun des mortels.Le squat de Manfred Jung en faisait partie. Tout le monde, sauf les plus jeunes, connaît cette maison abandonnée, seule au milieu d'un parc en friches, entouré de lourdes grilles et de murs en briques rouges, qui faisait alors face au Collège Fulrad. Peu savent qu'elle était habitée à l'année par ce sarregueminois d'une soixantaine d'années, ancien libraire et poète, que l'on ne cesse de redécouvrir aujourd'hui. Jung y vivait depuis le début des années 80, rapidement rejoint par un compagnon d'infortune, le yougoslave Goran Becker, qui y passera quelques années avant de partir pour Sarrebrück et de devenir le plasticien et le compositeur « bruitiste » que l'on sait.Beaucoup de jeunes du quartier les connaissaient. Les gosses et les collégiens de l'avenue de la Blies, du Sacré-Cœur et des alentours fréquentaient souvent la maison, qui constituait un immense terrain de jeu, sans le regard des adultes, sans le danger, non plus, de croiser d'autres bandes, celles de l'Allmend, des Maraîchers, de la route de Nancy. La ville était parcourue à l'époque par un vrai réseau de lieux abandonnés, aujourd'hui disparus, que ce soit la maison en face du Fulrad, l'ancienne piscine découverte, ou encore cette grande maison un peu cachée derrière le Temple protestant. Jeunes et marginaux s'y rencontraient. Ils formaient une contre-société ignorée du Sarreguemines officiel et bourgeois. D'un côté, la jeunesse riche et bien élevée, que l'on voyait sillonner la ville en scooter, et de l'autre, le « club des Ratés » que constituait le petit peuple des parcs - en premier lieu celui du Sacré-Cœur, où Goran Becker venait souvent jouer au foot avec les pensionnaires de la Croix Bleue - et des maisons abandonnées.
C'est cette catégorie-là de jeunes qui forma le premier public des lectures et des happenings que Manfred Jung organisa dans sa maison. Lectures tout d'abord, car Jung était poète ; des décennies avant sa déchéance, il avait été libraire et éditeur, correspondant avec de grands auteurs de son temps, Gilbert Lely, André Pieyre de Mandiargues, les surréalistes d'après-guerre, Claude Esteban. Peu eurent entre les mains sont recueil, son opus magnus, Instructions, auquel il travailla jusqu'à sa mort, mais tous s'accordent à dire qu'il s'agit de l'un des textes les plus étranges et inclassables, parce que forgeant ses propres règles, ses propres mèmes, ses propres fonctions littéraires, en dehors de tout ce qui faisait alors la littérature officielle. C'était de ce livre-là que Jung tirait ses lectures publiques, de sa voix si particulière. Si beaucoup de jeunes fuirent rapidement ces séances, trop immatures, peut-être, ou peut-être effrayés, gênés, à un âge où l'on recherche l'amusement, par la noirceur abyssale des textes, un certain nombre malgré tout devint rapidement un public assidu et passionné. Jung encouragea les jeunes à écrire eux-mêmes, ou tout au moins à créer, et quelques-uns, qui s'étaient particulièrement attachés à la maison, se prirent à peindre sur les murs, des personnages, des symboles abstraits ou magique, des extraits d'Instructions, des portes en trompe-l'œil. La maison elle-même participait de ces soirées, l'atmosphère étrange et souvent peu rassurante qu'elle dégageait, le malaise qui semblait sourdre de ses murs mêmes, encourageant à toutes les fantaisies, toutes les hardiesses, toutes les extravagances. Le lecteur l'aura compris : celui qui écrit ces mots a vécu ces soirées lui-même. Et peut témoigner qu'il s'est passé dans ce squat oublié, et aujourd'hui remplacé par d'affreuses résidences pastel, quelque chose comme un embryon de mouvement artistique, de secte ou d'asile de fous. Loin de nos parents et sous les regards bienveillants et libertaires de Manfred Jung et Goran Becker, nous apprîmes à sortir de nos préoccupations banales d'adolescents provinciaux, de cette normalité qui nous paraissait de plus en plus l'autre nom de la médiocrité. A faire exploser nos cadres mentaux pour laisser la place à la fantaisie, à la création et au rêve. Sans doute Jung avait-il trouvé en nous un terrain favorable.
La maison avait le Fulrad sur ses arrières ; face à elle, une petite rue de maisons douillettes, une rue étroite dont les habitants s'étaient vite fatigués d'appeler la police lorsqu'ils nous voyaient entrer dans la maison. Nous évitions néanmoins de faire trop de bruit. Mais les lectures avaient un succès grandissant. Le pic fut atteint le 13 Juin 1989, où près d'une quarantaine de personnes - jeunes, clochards et alcooliques de la Croix Bleue, et même le curé officiant alors au Sacré-Cœur - assistèrent à l'une de nos soirées. En accompagnement de la voix de Manfred Jung, et entre ses lectures, plusieurs d'entre nous frappaient sur des meubles, des volets, des débris de vitres, des rampes d'escaliers. Quelqu'un avait amené une orgue électrique hors d'âge. Tous ces sons, captés par un micro, et amplifiés par une sono de fortune, déformés par la réverbération sépulcrale de la maison, donnèrent à cette lecture, qui fut la première enregistrée, un aspect de cérémonie funèbre et surréaliste. Ce fut l'acte de naissance de ce que nous baptisâmes rapidement Les Disques de la Nuit. La cassette circula vite dans toute la ville. Certains s'amusèrent à en passer des extraits lors de sorties scolaires en bus, entre deux chansons pop. D'autres avaient dépensé de belles sommes en cassettes vierges, pour faire un maximum de copies, qu'ils distribuaient dans la rue, ou déposaient dans des boîtes aux lettres. Nous laissions des extraits sur les répondeurs téléphoniques de gens choisis au hasard. Nous abandonnions dans des ruelles, ou des terrains vagues, des radio-cassettes récupérés à la déchetterie sur lesquels nous laissions tourner des copies de la cassette, pour les passants.
Cette folie dura un été, à la fin duquel la « réputation » des Disques de la Nuit était fermement établie. Les jeunes du groupe, enhardis, commencèrent à enregistrer par eux-mêmes, leurs propres textes, leurs propres « musiques ». « Cris, Vent, Incendie », d'Astral Larva Orchestra, donna le ton, avec ses cris hystériques enregistrés dans la maison, par quasiment toute la bande, répartis sur plusieurs étages, et superposés ou entrecoupés par le son de la bise, et de flammes crépitantes. Romuald Herbst fonda Radio Derry, du nom de la ville où se déroule le roman « Ca », de Stephen King, qui l'avait marqué, et réalisa des montages sonores terrifiants et interminables, des collages sonores à partir des bande-sons de films d'horreur. D'autres éditèrent des cassettes anonymes, longues séquences de bruits, de sons angoissants et de murmures, de musiques blêmes. Des récits de rêves, pendant des heures. Des enregistrements d'animaux, du vent dans la forêt la nuit. Nous avions aménagé l'une des pièces de la maison en particulier, avec des micros, du matériel d'enregistrement, toute sortes d'ustensiles pour faire du bruit. Il nous arrivait aussi de trimballer tout cela au Foyer Culturel, qui nous prêtait une salle chaque mois, pour nos activités. Au milieu des dessins d'enfants et des rangées de tasses prêtes pour le prochain café, la prochaine kermesse, nous enregistrions des musiques d'autant plus bizarres, dérangeantes, d'autant plus folles - Romuald rebaptisa, pour rire, le Foyer Culturel en « Centre Educatif Gilles de la Tourette ». Et en effet nous nous faisions l'effet de fous - une folie ludique et contrôlée, mais tellement en décalage, déjà, avec la petite normalité polie à laquelle tout le monde des adultes nous encourageait. Manfred Jung nous avait libéré de toute notion de normalité, lui. Et de classicisme. Le rock, la dance music, le rap, toutes ces musiques formatées et commerciales que la radio et la télévision conspiraient à nous vendre comme « jeunes » et « rebelles », et toutes les attitudes, tous les styles de vie et les valeurs que l'on nous prônait, ne nous inspiraient plus que des haussements d'épaules.
Nous quittions peu à peu le domaine de la musique en tant que telle.
La sortie de « Géographie des Ténèbres », sous le nom de Neue Kirche Street Ensemble (réunissant Stéphane F., Jérome Jezek et sa cousine dont j'ai, dieu me pardonne, oublié le nom) figure probablement, dans la discographie des Disques de la Nuit, comme la plus atypique, la plus « en dehors » - de tout. Elle marqua durablement les esprits et nous fit entrevoir de nombreuses nouvelles voies. Pour la première fois toute forme de musique ou même de performance sonore était absente. L'enregistrement dure une heure et demie en tout, soit la durée d'une cassette, et fut réalisé avec un simple walkman, en branchant les écouteurs dans la prise micro. Elle consiste en l'enregistrement intégral d'une séance d'exploration urbaine, comme on ne disait pas encore à l'époque ; en dehors de la maison de Manfred Jung, certains d'entre nous se réunissaient souvent dans l'ancienne piscine découverte de Sarreguemines, à l'abandon, et squattée, à son premier et seul étage, par deux marginaux de passage en ville. Mais les anciens vestiaires et les douches, au sol tapissé d'éclats de verre et de débris, nous fournissait un endroit où nous cacher pour passer du temps, fumer des cigarettes et bavarder. Personne n'avait encore jamais osé descendre dans les caves, les réserves, les couloirs qui longeaient les bassins vides, en sous-sol. « Géographie des Ténèbres » est la transposition de cette première exploration. On y entend les pas des trois visiteurs, les plus infimes bruits réverbérés par les murs, souvent méconnaissables, trop déformés ou noyés dans le souffle électroniques, mais malgré cela, puissamment évocateurs. Personne n'eut jamais le moindre doute sur la véracité de cette exploration souterraine. Pendant une heure trente, on était seul avec les voix de Stéphane, Jérome et sa cousine, décrivant ce qu'ils voyaient à la lueur de leurs lampes de poche, se perdant, s'énervant, riant parfois inexplicablement - ils restaient, parfois aussi, silencieux pendant de longues, interminables minutes. Une heure trente paraît une durée courte, pour un album, pour de la musique, mais l'audition de ce périple en sous-sol nous semblait durer des heures, des jours entier. Certains évoquèrent la possibilité de produire des enregistrements qui dureraient réellement des jours. Cette cassette inspira à Manfred Jung l'une de ses seules nouvelles assimilables à de la « science-fiction », où un homme découvre une cassette sans fin.
Les autres jeunes de la ville nous méprisaient et nous évitaient - mais aussi en partie par crainte, je crois.
Les plus âgés d'entre nous, épaulés par Goran Becker, avaient commencé à nouer des contacts dans le monde de la musique. Il existait, hors de Sarreguemines et hors des circuits « normaux », des milieux et des scènes où Les Disques de la Nuit furent accueillis favorablement. Plusieurs « concerts » eurent lieu dans la maison, dont deux donnèrent lieu à des enregistrements : « L'Eglise des Larves », de Radio Derry, et un live sans titre sous le nom d'Anarcho-Christian Collective, qui réunissait Stéphanie Schmitt, Laurent Ney et l'auteur de cet article.
C'est en « remixant » et en retravaillant radicalement, dans un sens ultra-bruitiste, les cassettes enregistrées par les jeunes séides de Manfred Jung, que Goran Becker commença sa propre carrière de compositeur ; il sonorisait lui-même ses expositions, de plus en plus fréquentes et fréquentées, aux quatre coins de la Lorraine et à Sarrebrück. Il quitta Sarreguemines au milieu des années 90, pour s'établir à Sarrebrück, après un passage à Nancy, puis continua sa propre carrière, de son côté.
Les Disques de la Nuit cessèrent leurs activités en 1995, à la mort de Manfred Jung, qui avait lui aussi finit par quitter Sarreguemines. La maison de la S.E.S.A fut détruite. Chacun retourna à son existence ou à sa mort.
Les Disques de la Nuit - discographie non-exhaustive
1989 - Manfred Jung - Instructions vol. 1
1989 - Astral Larvae Orchestra - Cris, Vent, Incendie
1989 - [Collectif] - L'Office des Larves
1989 - Manfred Jung - Instructions vol. 2
1989 - Romuald Herbst [?] - Pleurer au Musée
1990 - [Collectif] - [cassette compilation d'extraits d'Instructions laissés sur des répondeurs téléphoniques]
1990 - Le Cimetière des Eléphants - cassette n°1
1990 - [Collectif] - Sans Titre
1990 - [Collectif] - Effondrement de l'Occident aux Alentours de l'Eté [n'existe plus en tant que telle, mais uniquement des fragments collectés sur plusieurs autres cassettes]
1989 - Stéphanie Schmitt - [Ensemble de partitions dans un système de notation indéchiffrable]
1989 - Neue Kirche Street Ensemble - Géographie des Ténèbres
1989 - Radio Derry - Brain Damage
1990 - Astral Larvae Orchestra - cassette n°3
1990 - Le Cimetière des Eléphants - cassette n°2
1990 - Astral Larvae Orchestra - Possession [morceau pour guitare et orgue joué en « live », jamais enregistré]
1990 - Radio Derry - We All Float
1991 - Astral Larvae Orchestra - cassette n°1
1992 - Stéphanie Schmitt - [Ensemble d'instructions scéniques et textes pour une performance d'un homme et d'un berger allemand]
1992 - ISWP - Heavy Rain1993 - Goran Becker - cassette n°2
1994 - ISWP - Choke / Desert
1994 - [Collectif] - Exposition du 15.03.91
1995 - Anarcho-Christian Collective - "live"
1995 - Goran Becker - ?????
1995 - [Artiste inconnu] - [Titre inconnu
[date inconnue] - Radio Derry - L'Eglise des Larves
[date inconnue] - Goran Becker - cassette n°1
[date inconnue] - Manfred Jung - Interventions
[date inconnue] - Anarcho-Christian Collective - Deep Outside
[date inconnue] - Neue Kirche Street Ensemble - Le Centre Educatif Gilles de la Tourette |